Les Évangiles ont-ils été écrits par des ‎auteurs anonymes ?‎

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Bart Ehrman, un célèbre spécialiste du Nouveau Testament, soutient que les quatre Évangiles canoniques ont été rédigés anonymement, puis faussement attribués à Matthieu, Marc, Luc et Jean, un siècle après leur rédaction. Dans son livre Forged: Writing in the Name of God, Why the Bible’s Authors Are Not Who We Think They Are (« Falsifié : écrire au nom de Dieu, pourquoi les auteurs de la Bible ne sont pas ceux que nous pensons »), il développe une thèse selon laquelle ces noms auraient été choisis de manière sélective après que les textes aient déjà circulé dans l’Église primitive. Selon lui, les véritables auteurs étaient des chrétiens anonymes qui s’appuyaient sur des ouï-dire et des légendes plutôt que sur des témoignages oculaires. Il affirme également que les Évangiles canoniques ont été écrits à la troisième personne et qu’ils ne sont mentionnés par les Pères de l’Église qu’à partir d’Irénée, à la fin du deuxième siècle.

Y a-t-il des preuves pour étayer cette affirmation ?

Premièrement, il n’existe tout simplement aucune preuve que les premiers manuscrits des Évangiles ne comportaient pas le nom de leurs auteurs traditionnels. Il n’existe aucun manuscrit qui manque systématiquement de titres identifiant clairement Matthieu, Marc, Luc et Jean comme les auteurs respectifs de leurs Évangiles. Les critiques universitaires, quant à eux, soutiennent que les variantes dans les titres de ces anciens manuscrits prouvent que les noms des auteurs ont été ajoutés plus tard. Cependant, la variante la plus fréquente est simplement l’absence du mot « Évangile », ce qui laisse un titre commençant par « Selon… » suivi du nom de l’auteur — nom qui, lui, n’est jamais absent ! Si cela constitue une preuve de quoi que ce soit, c’est bien d’une tradition orale ininterrompue et cohérente dans les Églises du monde entier concernant les auteurs de chaque Évangile.

En réalité, de nombreux chercheurs rejettent l’idée que les Évangiles aient été anonymes. Ils soutiennent que l’hypothèse de l’anonymat nécessite de nombreuses suppositions, ce qui viole le principe du rasoir d’Occam (selon lequel la meilleure explication est celle qui suppose le moins d’éléments). Ils soulignent que les Pères apostoliques ne mentionnaient pas les auteurs des Évangiles simplement parce que cela ne faisait pas partie de leurs habitudes, même lorsqu’ils citaient les épîtres de Paul ou l’Ancien Testament.

Deuxièmement, même si les copies les plus anciennes des Évangiles ne contenaient pas les noms de leurs auteurs, cela ne réfuterait pas pour autant leur attribution traditionnelle. Par exemple, les œuvres de l’historien romain Tacite ne portent souvent pas son nom, mais peu d’historiens doutent que Tacite en soit l’auteur. Nous savons qu’il en est l’auteur parce que d’autres écrivains anciens, comme saint Jérôme, l’identifient comme tel. Bart Ehrman lui-même reconnaît que l’anonymat littéraire était une pratique courante à cette époque.

Troisièmement, encore une fois, même si les premières copies des Évangiles ne contenaient pas les noms de leurs auteurs, il serait inexact de les qualifier d’écrits anonymes. Un écrit anonyme est un texte dans lequel l’auteur cherche délibérément à dissimuler son identité. Ce n’est pas le cas, par exemple, de l’Évangile de Luc. Luc adresse clairement son Évangile à Théophile, qui semble avoir demandé un récit fiable sur la vie de Jésus. Il est évident que le destinataire — Théophile — savait que Luc était l’auteur, compte tenu du contexte de leur échange. Ce n’est pas non plus le cas de l’Évangile de Jean, où l’auteur se désigne fréquemment comme « le disciple que Jésus aimait » (Jean 13,23).

Quatrièmement, il existe une chaîne ininterrompue de témoignages depuis les débuts de l’Église, affirmant que Matthieu, Marc, Luc et Jean sont les auteurs des Évangiles. Saint Augustin, répondant à l’hérétique Fauste qui soulevait la même objection, écrivait :

« Comment connaissons-nous les auteurs des œuvres de Platon, d’Aristote, de Cicéron, de Varron, et d’autres écrivains similaires, sinon par une chaîne ininterrompue de témoignages ? Il en va de même pour les nombreux commentaires sur les livres ecclésiastiques, qui n’ont pas d’autorité canonique mais témoignent d’une volonté d’utilité et d’un esprit de recherche… Comment peut-on être sûr de l’auteur d’un quelconque livre si l’on doute de l’origine apostolique de ceux qui sont attribués aux apôtres par l’Église que les apôtres eux-mêmes ont fondée ? »

Dès la fin du premier siècle, l’attribution des Évangiles à leurs auteurs respectifs avait été confirmée. Papias de Hiérapolis, dans les premières décennies du deuxième siècle, écrivait que les Évangiles de Matthieu et de Marc circulaient déjà à la fin du premier siècle. Justin Martyr, vers 150 ap. J.-C., faisait référence aux Évangiles comme ayant été écrits par les apôtres ou leurs compagnons. Irénée, vers 190 ap. J.-C., affirmait l’attribution traditionnelle des Évangiles et précisait que cette tradition lui avait été transmise. Il concluait que cette attribution avait été confirmée dans la génération même qui avait suivi la rédaction des Évangiles, dans toutes les communautés chrétiennes, sans confusion ni controverse connue.

Enfin, un autre argument en faveur de l’attribution traditionnelle est le suivant : si les Évangiles avaient été falsifiés, il est très probable que les faussaires auraient choisi de se faire passer pour des auteurs plus prestigieux. C’est exactement ce que firent les hérétiques des IIe, IIIe et IVe siècles, qui attribuèrent leurs faux évangiles à des figures comme Pierre, Philippe ou Marie-Madeleine. Pourquoi donc un faussaire choisirait-il un nom aussi discret que Marc ou Luc ? Pourquoi adopter l’identité d’un personnage comme Matthieu, ancien collecteur d’impôts, dont la popularité ne devait guère dépasser celle de Judas Iscariote ?

Le bibliste Brant Pitre résume bien le débat :

« Selon les règles fondamentales de la critique textuelle, si quelque chose est original dans les titres, ce sont bien les noms des auteurs. Ils sont au moins aussi authentiques que toute autre partie des Évangiles pour laquelle nous possédons un témoignage manuscrit unanime. »

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